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TIFRA TIGZIRT SUR MER ( Tansa-Tifra)

DISCOURS DE MATOUB Lounès à la Sorbonne le 6 décembre 1994

25 Juin 2016 , Rédigé par Malik Tifra

DISCOURS DE  MATOUB Lounès à la Sorbonne le 6 décembre 1994

A l'occasion de la remise du Prix de la Mémoire par Mme Danièle MITTERAND

Personne, et surtout pas les plus humbles, n'est épargné par la violence qui secoue l'Algérie. Dans mon pays, aujourd'hui, on est tué pour ce que l'on est, pas pour ce que l'on fait.
J'ai été arrêté, mitraillé par le pouvoir comme chanteur berbère. Et lorsque, récemment, j'ai été enlevé par des éléments du G.I.A., ils ne m'ont pas reproché une quelconque collusion avec le pouvoir.
D'ailleurs, ils savaient que j'avais subi la prison, que j'avais été criblé de balles par les gendarmes à l'époque où l'intégrisme poussait à l'ombre des institutions de l'Etat.
Non, ce qu'ils m'ont reproché, c'est d'être libre penseur, de rejeter la dictature arabo-islamique, de revendiquer mon identité berbère, antérieure à l'arabo-islamisme. Ce qu'ils m'ont reproché aussi, c'est de chanter l'antique esprit de résistance, celui de la reine Kahina qui s'est opposée à la première invasion arabe.
Kahina, Massinissa, Jugurtha sont autant de noms qui sont aujourd'hui bannis de l'histoire officielle comme de celle des intégristes.
Car tous les dictateurs qui veulent s'approprier l'Algérie, commencent par la façonner pour la dominer. Et le premier acte, c'est d'effacer la mémoire du pays, c'est à dire son histoire.

Les figures emblématiques de notre antiquité résonnent comme autant de dénonciations de cette imposture.
La langue amazigh, c'est-à-dire berbère, chassée des plaines, retranchée sur les crêtes, refoulée dans le désert est la preuve vivante que le peuple algérien est d'abord berbère, même si une grande partie a perdu l'usage de la langue ancestrale. Cette négation de l'identité, cette mémoire tronquée, est une constante de notre histoire.

On nous a dit Romains, Byzantins, Arabes, Turcs, Gaulois et aujourd'hui encore dans cette Afrique du Nord libérée de toute tutelle coloniale, nous ne sommes toujours pas Amazighs. Pourquoi ?
On veut "nous emprisonner dans un passé sans mémoire et sans avenir" comme l'écrivait Jean Amrouche en 1958. "Mais, précisément, comme l'écrit encore Amrouche, on peut affamer les corps, on peut battre les volontés, mater la fierté la plus dure sur l'enclume du mépris. On ne peut assécher les sources profondes où l'âme orpheline par mille radicelles invisibles suce le lait de la liberté". C'est ce lait de la liberté, qui est sucé à travers les racines, qui rend indomptables les régions berbérophones. Aujourd'hui, le Mouvement Culturel Berbère, qui est le noyau identitaire, est aussi le fer de lance de la résistance. La culture berbère, à mes yeux, c' est cet attachement indéfectible à l' esprit de liberté.

D'avoir subi des siècles d'oppression nous rapproche des peuples qui ont connu la même destinée. Le Berbère que je suis est frère du Juif qui a vécu la Shoah, de l' Arménien qui a vécu le terrible génocide de 1915, de Khalida Messaoudi, de Taslima Nasreen et de toutes les femmes qui se battent de par le monde, frère du Tibétain acculé par-delà les glaciers, frère du Kurde qui lutte sous le tir croisé de multiples dictatures, et de mon frère africain déraciné...
Nous avons en commun la mémoire de nos sacrifices, je vous demande aujourd'hui de tisser les liens de la solidarité.
Lounès MATOUB
Paris, le 06 décembre 1994

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